Frédéric Limagne
Peintre
« En usant des matériaux propres au dessin et à la peinture, je ne cherche qu’à sublimer ce que je traverse ou qui me traverse : rencontres, lectures, pensées, déambulations, rêves entre-eux correspondent ; elles, ils s’écrivent des lettres, quoi ! C’est donc aussi une façon - une manière - de tenir un journal, de laisser un espace graphique ouvert sur l’intime que dessiner. Cet espace graphique est le prolongement d’un très grand désir jailli dès l’enfance : celui de devenir le créateur de pages pleines d’images. Mais l’enfance c’est en même temps : depuis la chambre au grenier, mes regards incessants portés sur ce contraste du paysage : l’étrange paroi du ciel avec, à ses pieds, la lisière du bois. La lisière du bois et une question : que - sinon Qui - va surgir de pareille broussaille et enflammer dans l’instant mon regard impatient ? Il y a, d’accord, les bêtes qui promènent au-devant d’elles leur nom terrible : brocards, chats-huants, bousiers et renards. Mais alors pourquoi pas de loups, d’ours, de pygargues et de bisons ? Et que sont devenus les Lakotas et les Pawnees lancés à leur trousse ? Je connais pourtant, là-bas, les souches sur lesquelles ils dressaient hier des tables, des autels. L’emplacement des feux est encore visible sous les fougères. Les cendres et les remanents consumés jusqu’à moitié exhalent encore leur odeur acre. Souvenirs flottants accrochés aux ronces, noués aux chèvrefeuilles de ma mémoire, dans ce no man’s land d’un autre temps et d’un autre continent. L’enfance toujours. Mais cette fois en avant, à couvert du Bois des Coudres, de sa pénombre ensorcelante. À l’entrée des terriers, au seuil des maisons forestières abandonnées, sur les berges des étangs, avec mes déguisements de garde-faune, de Robert Hainard, de Sitting-Bull, j’en passe. Souvent seul à l’embuscade de mes frères, eux-mêmes seuls d’ailleurs, préparant les leurs. Puis ensemble chipant la grande barque de l’étang de Bonneuil, à l’assaut d’une île imaginaire, d’une île de roman d’aventure, d’une île « où l’on n’arrive jamais » - sauf peut-être par les sentiers de la lecture. Bien après l’enfance, cette fois. Traversant le ou les mondes d’où ont surgi quelques écrivains. Mondes engloutis, à la lisière d’une autre époque, en marge d’autres lieux. Mondes d’une autre enfance qui, par le biais du livre, des images suscitées, auraient touché la mienne. Mais aussi : enfances d’un autre monde, et cette fois sans livre, mais justement postées aux confins de nos mondes. Polyphonie de prédécesseurs, de sortes de déesses et de dieux, d’ancêtres si l’on veut, voix d’outre-tombe, recueillies de justesse pour nourrir ce grand livre d’images, qui n’a de cesse de se déployer, de vouloir dialoguer au jour le jour à présent avec ce qui m’entoure. » Frédéric Limagne



